Face à la récession, New York système D
• Crise financière, perte de confiance, chômage en hausse, les Etats-Unis entrent en récession, le mot maudit.
• Jongler avec des boulots précaires, partager sa maison ou la quitter: le quotidien devient un pensum.
• La plus grande économie de la planète est virtuellement «au point mort», juge un économiste du FMI.
Luis Lema, New York
Mardi 8 avril 2008
Les 20 000 restaurants que compte New York sont tous pleins. Le week-end, les clients continuent de faire la queue sur les trottoirs, attendant parfois une heure qu'une table se libère. New York résiste. Alors que la crise économique a explosé ici même, dans le quartier financier de Manhattan, et que ses effets se font sentir dans le monde entier, la ville donne le sentiment de rester une île à l'abri de la tempête. Mais les vagues montent. Et, malgré les apparences, voilà longtemps que l'eau a commencé de s'infiltrer partout, par les portes et les fenêtres. Nancy, Gerald, Mark... tous vivent cette situation au quotidien. Ils essayent de faire face au «R... word», comme on évoque ici la récession, en évitant de prononcer le terme, de la même manière qu'on le ferait avec un gros mot.
Dans les statistiques, Nancy apparaîtrait sans doute dans la catégorie employés à temps partiel. De plus en plus partiel, en vérité: actuellement, son job «le plus fixe» consiste à être serveuse dans les restaurants. Aux Etats-Unis, ce genre de travail de repli est un peu l'équivalent d'une assurance chômage largement inexistante. Mais même ici les règles ont changé: «Je suis payée 7 dollars et demi de l'heure», grogne la jeune femme qui, par le passé, a souvent eu recours à ce genre d'emploi malgré sa formation universitaire, entre deux activités plus stables. Mais cela, c'est quand elle est payée. Trois semaines à l'essai (non rémunérées), puis les coups de fil qui n'arrivent plus pour revenir travailler le samedi soir. «C'est la troisième fois de suite qu'on me fait le coup.» La promesse: celle d'être engagée dans un établissement plus chic, où les pourboires sont plus importants. Mais même les restaurants les plus select donnent l'impression de tourner au jour le jour. C'est sur le dos des plus fragiles qu'ils font leurs économies, grignotant sur les salaires ou la redistribution des pourboires. La pyramide de la précarité: un édifice instable qui semble aujourd'hui résumer toute l'économie américaine.
Si New York paraît encore respirer la santé, elle le doit notamment à l'afflux de touristes ravis de profiter de l'aubaine d'un dollar au plancher. Mais les Américains, pourtant, n'ont que le «R word» à la bouche. Même la fuite dans les cartes de crédit, qui consiste à les accumuler et à éponger les dettes de l'une grâce à l'autre, trouve désormais ses limites. Aux Etats-Unis, 8533 institutions (selon le décompte de la Federal Deposit Insurance Corporation) se bousculent pour prêter de l'argent aux Américains. Mais la plupart ont revu leurs prestations de manière drastique. Et toutes ont fait grimper sensiblement leurs frais. Même avec des taux d'intérêt au plus bas, vivre à crédit n'est plus gratuit.
Ce n'est pas la seule mauvaise nouvelle. Le prix du gallon d'essence? Bientôt à 4 dollars, du jamais vu dans ce pays où l'essence était pratiquement gratuite.
A New York, comme dans les «malls» (centres commerciaux) du reste du pays, jamais il n'y a eu autant de commerces fermés depuis une décennie (7,7% de locaux vides, une augmentation de 10% en une année). Dans la rue Bleecker de Manhattan, 66 jeunes designers se partagent un vaste local, à quelques encablures de Broadway, en plein centre de la zone de shopping. «En trois semaines, trois designers ont mis la clé sous le paillasson», explique une employée. Pour faire face aux 1500 dollars de loyer mensuel, les autres ont regroupé leurs stands. Ou alors ils se tirent dans les pattes pour attirer à eux leurs clients. A New York, capitale mondiale de la mode et du luxe, les apparences doivent rester sauves. Mais les créateurs font désormais leurs œuvres avec des bouts de ficelle pour faire baisser les prix. Et le soir, ils vendent des pacotilles sur les trottoirs pour financer leur rêve. Système D, système D...
Idem pour l'immobilier. A lire les annonces dans la presse, tout va pour le mieux: ces trois derniers mois, le prix des appartements a grimpé de 33,3% pour s'établir en moyenne à 1,7 million de dollars. Tout en haut de l'échelle, le nombre d'appartements vendus plus de 10 millions de dollars a littéralement explosé. Mais ailleurs, dans le sud du district de Queens, ou dans le centre de Brooklyn, les panneaux de maisons à vendre fleurissent devant les maisons abandonnées par les familles qui ne peuvent plus honorer leurs dettes hypothécaires. A l'échelle du pays, 1,5 million de ménages sont menacés de perdre leur maison ces prochains mois.
Dans la ville cosmopolite de New York, retour aux solidarités communautaires: privées de rêve américain, les familles étrangères s'entassent chez des parents après qu'elles ont dû abandonner leur propre maison. Les Polonais, les Russes, les Haïtiens disposent de «filons» pour trouver des appartements bon marché, au demeurant de plus en plus éloignés du centre-ville, mais dont ils tairont l'existence à toute personne extérieure à la communauté. Ailleurs, pratiquement pas un appartement ne se loue si sa disposition ne permet pas de le partager entre colocataires. A plus de 60 ans, Gerald, conseiller financier, a ouvert les portes de sa maison qu'il habite à Brooklyn depuis trois décennies. Ils sont 4 aujourd'hui à la partager: des étudiants, des employés. Aucun n'a de revenu qu'on pourrait qualifier de «fixe». Tous sont dans la même situation: cela dépend des semaines, parfois des jours.
Les New-Yorkais sont pourtant des privilégiés. A Cleveland, par exemple, dans l'Ohio, ce sont des quartiers entiers qui sont aujourd'hui abandonnés. Les scellés et les gros cadenas installés par la police ne suffisent pas à éloigner les pillards, appâtés par les tuyauteries ou les systèmes électriques qu'ils revendent au kilo. La région donne le sentiment d'avoir été frappée par un typhon. C'est une réalité. Ce typhon, ce sont les 25 000 emplois que perd l'Ohio par année du fait de la crise du secteur industriel.
Retour à New York, où cette fragilité laisse de profondes marques sur le comportement, y compris vis-à-vis de ses proches. Au fin fond de Queens, près de l'aéroport JFK, Lindsay et Mark attendent leur premier enfant. Il travaille pour un opérateur de téléphone, elle complète le salaire familial avec les emplois qu'elle trouve, surtout dans la vente, nécessitant tous les jours des heures de trajet et des jonglages sans fin. Pendant sa grossesse, Lindsay voulait arrêter de travailler. Mais son mari a fait les comptes: le ménage ne tournerait pas avec un seul salaire. A son tour la femme a sorti sa calculette. Une fécondation in vitro coûte 10 000 dollars. C'est donc le prix de la grossesse qu'elle apporte. Elle veut bien travailler, mais en échange, le mari doit mettre 5000 dollars sur la table. «Elle ne plaisantait pas», soupire Mark. Aux dernières nouvelles, Lindsay a obtenu de rester à la maison. De toute façon, du travail, elle aurait eu beaucoup de peine à en trouver.