Russie GEOPOLITIQUE DU GAZ
13-01-2006
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Alexeï Makarkine, directeur général adjoint du Centre des technologies politiques
La question du gaz est devenue capitale dans les relations entre les pays de l'espace post-soviétique.
Au nombre des consommateurs du gaz russe, on trouve notamment l'Ukraine, la Géorgie et la Moldavie, qui sont membres de la Communauté du choix démocratique, structure géopolitique alternative à la Russie.
La Russie s'en était toujours tenue, y compris cette année, à une politique préférentielle marquée envers ses partenaires de la CEI, pensant réussi ainsi à les maintenir dans l'orbite de son influence.
Mais les résultats paraissaient fort douteux depuis longtemps. Souvenons-nous des nombreuses manoeuvres politiques d'Edouard Chevardnadze, difficilement qualifiable d'ami de la Russie (ce qui ne l'empêchait pas de profiter d'un gaz à bon marché).
On pourrait en dire autant de Léonide Koutchma qui pouvait insérer des projets d'adhésion à l'OTAN dans la doctrine militaire de son pays mais y renonçait dès qu'un rapprochement avec la Russie lui semblait ponctuellement avantageux.
En arrivant au gouvernement, les communistes moldaves projetaient de donner un statut de langue officielle au russe et ont développé une rhétorique pro russe active.
Avant de faire appel à l'Occident afin de torpiller le "plan Kozak" de règlement en Transnistrie (un plan qui prévoyait justement de conférer un rôle officiel à la langue russe).
L'Ukraine, la Géorgie et la Moldavie qui, auparavant, louvoyaient entre la Russie et l'Occident, ont maintenant nettement défini leurs priorités géopolitiques.
Leurs gouvernements et la plupart de leurs élites sont manifestement pro occidentaux et n'évoquent que pour la forme la nécessité de développer les liens avec la Russie.
En Géorgie, l'opposition parlementaire est encore plus critique à l'égard de la Russie que le régime de Mikhaïl Saakachvili. En Moldavie, tous les partis siégeant au parlement se tournent à des degrés divers vers l'Occident. L'élite ukrainienne est également majoritairement pro occidentale.
La Russie a donc fait son choix, elle cesse ses jeux inutiles avec des régimes pro occidentaux et veut défendre ses propres intérêts.
D'où l'aggravation notable de sa politique gazière à l'égard des membres de la Communauté du choix démocratique qui, aussi étrange que cela puisse paraître, ont été pris de court par cette évolution, comptant de toute évidence sur l'inertie de la diplomatie gazière russe.
Il faut bien voir que la position russe vis-à-vis de l'Ukraine et de la Géorgie va au-delà d'une simple augmentation arbitraire des tarifs du gaz. Et que la notion d'"intérêts russes" est plus complexe qu'il n'y paraît au premier abord.
Les observateurs sont un peu étonnés que Gazprom veuille faire passer les prix du millier de mètres cubes de gaz de 63$ à 110$ seulement pour la Géorgie, mais de 50$ à 230 pour l'Ukraine.
La différence est trop importante pour être fortuite. L'explication, c'est que la Russie a l'intention de suivre deux lièvres à la fois.
Premièrement, renoncer à la "charité gazière" signifie accroître les revenus de Gazprom, l'un des plus gros pourvoyeurs de recettes budgétaires.
Deuxièmement, il s'agit dans la mesure du possible de prendre le contrôle des gazoducs traversant ces pays. Dans la situation géopolitique actuelle, celui qui gagne au jeu politique, c'est celui qui contrôle le transport de l'énergie (de même qu'au Moyen Age les routes empruntées par les caravanes jouaient un grand rôle).
La Russie est, pour l'instant, prête à marchander avec la Géorgie. Nul n'ignore que des pourparlers ont été engagés sur une éventuelle privatisation du gazoduc traversant ce pays et qu'ils se sont achevés sur un score nul (une partie des fonctionnaires gouvernementaux géorgiens ainsi que les représentants officiels des Etats-Unis s'y étant opposés).
Mais on peut penser que la décision n'est pas définitive.
En tout cas, la Russie laisse entendre que, si elle avait en mains le gazoduc, le prix actuel pourrait être maintenu encore longtemps.
Et il semble qu'il y ait des chances pour que, lors des prochains pourparlers, les raisons économiques l'emportent sur les ambitions politiques de Tbilissi. Si les négociations échouent, la Russie pourrait bien relever de nouveau le prix du gaz.
La situation est quelque peu différente en Ukraine. Un accord portant sur la gestion conjointe des gazoducs avait été signé en 2002 et l'on avait annoncé la création, dans ce but, d'un consortium russo-ukrainien (auquel devait participer l'Allemagne, par la suite).
Or, ce consortium ne s'est pas mis au travail sous Koutchma et, sous Youchtchenko, le projet a été de fait torpillé.
D'où la position extrêmement dure, "de choc", adoptée par la partie russe qui ne se fait plus d'illusions sur le succès des négociations normales qui se prolongent, et qui a l'intention d'aggraver au maximum la situation afin d'inciter la partie ukrainienne à modifier de façon cardinale sa position à l'égard du consortium.
Ainsi, la Russie ne cherche pas à se venger de ses opposants géopolitiques mais, agissant avec un maximum de pragmatisme (et de façon suffisamment différenciée), elle s'efforce de pousser plus loin son expansion économique dans l'espace post-soviétique, en se servant de tous les leviers d'influence qui sont à sa disposition.
Alexeï Makarkine, directeur général adjoint du Centre des technologies politiques