Pétrole : l’exploration de l’Arctique se poursuit malgré la chute du baril
ANNE FEITZ / JOURNALISTE | LE 22/01/2015 Les Echos
La Norvège a ouvert une large zone à l’exploration en mer de Barents.
Des compagnies ont ralenti, mais de nombreux projets se poursuivent.
« Quoi ? » Samanta Smith, chargée des questions climatiques chez WWF, ne cachait pas sa surprise hier à Tromsø, au nord de la Norvège, où une conférence Arctic Frontiers réunit cette semaine 1.400 diplomates, industriels et ONG. Alors qu’elle espérait, comme beaucoup d’environnementalistes, que la chute des prix du baril allait interrompre la ruée vers l’or noir de l’Arctique, le gouvernement norvégien a en partie douché ses espérances. Il a annoncé l’ouverture de 57 nouveaux blocs à l’exploration pétrolière, pour la plupart en mer de Barents, bien au-delà du cercle polaire.
« C’est la première fois que cette zone, qui a fait jusqu’en 2010 l’objet d’un conflit frontalier, est ouverte à l’exploration », note Jon Marsh Duesund, spécialiste de l’Arctique chez le consultant norvégien Rystad Energy. Pour le pays, l’enjeu est crucial : la mer de Barents devrait être dans vingt-cinq ans la première zone de production de Norvège. » Oslo, qui s’interdit de réaliser des forages trop proches de la banquise, a même redessiné les contours de cette dernière, qui a reculé depuis vingt-cinq ans, date des dernières mesures. « De nombreuses compagnies sont intéressées : les zones non explorées à fort potentiel sont rares ! », poursuit-il.
Selon une étude de l’US Geological Survey de 2008, les réserves prouvées de l’Arctique sont gigantesques : 90 milliards de barils de pétrole (13 % des réserves mondiales) et 47 milliards de mètres cubes de gaz naturel (30 %). Mais explorer et produire des hydrocarbures dans des conditions extrêmes est non seulement risqué pour l’écosystème fragile de l’Arctique (lire ci-contre), c’est également complexe et coûteux. Selon une estimation du cabinet Polarisk, les investissements nécessaires sont compris entre 565 et 785 milliards de dollars, avec des coûts de production s’étalant entre 35 et 120 dollars le baril. « A 50 dollars le baril, de nombreux projets ne sont pas rentables », reconnaît Geir Seljeseth, porte-parole de l’Association norvégienne du pétrole et du gaz. Pour autant, l’engouement des compagnies pétrolières pour l’Arctique n’est pas retombé, loin de là ! »
Certaines lèvent le pied
Certaines ont pourtant bien levé le pied. Chevron a annoncé fin décembre avoir suspendu « indéfiniment » un programme de forage en mer de Beaufort, au Canada, évoquant « l’incertitude économique dans l’industrie pétrolière ». Mais le groupe américain en a maintenu d’autres dans la même région, prévoyant notamment des forages d’ici à 2020. Plusieurs compagnies, dont GDF Suez, Cairn Energy ou Statoil, ont rendu des licences il y a quelques jours au Groenland, « mais davantage parce qu’elles n’y avaient pas réalisé de découvertes commerciales qu’en raison du prix du baril », note Mikå Mered, président de Polarisk.
De même, Statoil réfute tout lien entre la chute du pétrole et sa décision toute récente de retarder à nouveau son projet Johan Castberg, en mer de Barents. « Les coûts de ce projet étaient simplement trop élevés », explique aux « Echos » Tim Dodson, patron de l’exploration de la société norvégienne. Nous ne prenons pas nos décisions d’exploration sur la base du prix du pétrole à court terme. En Arctique, les délais entre les premiers forages et la production sont supérieurs à dix ans : le prix du brut aura remonté d’ici là. Ce qui ralentit l’exploration aujourd’hui, c’est l’impact immédiat de la chute du brut sur les cash-flows des compagnies, et non les perspectives de rentabilité des gisements. »
De fait, de nombreux programmes se poursuivent. Shell, qui a dépensé plus de 5 milliards de dollars pour ses projets en Arctique, n’a pas renoncé à forer en mer de Chukchi, au large de l’Alaska, malgré les déboires rencontrés en 2012 avec sa plate-forme Kulluk. Le groupe anglo-néerlandais a demandé une extension de ses concessions et doit prendre une décision en mars pour des forages à l’été 2015.
L’italien ENI, dont la plate-forme Goliat sera la première à entrer en production cet été en mer de Barents norvégienne, ne compte pas s’arrêter là. « Nous allons poursuivre l’exploration », a insisté à Tromsø Franco Magnani, patron Europe du Nord et Russie. Exxon Mobil et BP ont aussi des projets en mer de Beaufort. Total poursuit son projet gazier Yamal en Russie. Les compagnies russes, enfin, restent volontaristes (lire ci-dessous).
« Nous estimons que 55 % des projets existants en Arctique se poursuivent malgré la chute du baril et les sanctions russes », note Mikå Mered. Les compagnies ont levé le pied, mais pas encore appuyé sur le frein.