L'aventure commence à Aberdeen
De notre envoyée spéciale en mer du Nord
A Aberdeen, personne ne se plaint de la hausse du pétrole. Il suffit de voir le ballet des Porsche Cayenne et des grosses Mercedes dans les rues de ce gros port industrieux écossais pour le sentir : un parfum de ruée vers l'or plane sur la ville... Dans cette tristounette cité de granit gris, les prix de l'immobilier ont dépassé ceux de Paris, et les salaires flamboyants rappellent les années folles de la netéconomie. «Si vous aimez l'argent, l'aventure, le dépaysement, n'hésitez pas, c'est vers le pétrole qu'il faut vous tourner aujourd'hui», affirme un cadre responsable de forages chez Total.
Prenez Tom. Jean et sweat-shirt décontracté, cet Ecossais de 28 ans est mécanicien sur Alwyn, l'une des plus grandes plates-formes pétrolières de la mer du Nord, exploitée par Total, à quatre-vingt-dix minutes d'hélicoptère des côtes. «Un bon job, on ne se plaint pas», dit-il sobrement. Le rythme de travail lui convient : deux semaines en mer suivies de trois semaines de congés, l'idéal pour ce globe-trotteur qui parcourt la planète avec sa femme, infirmière. Certes, les conditions ne sont pas toujours de tout repos dans cette usine en haute mer arrimée-amarrée au milieu de vagues pouvant atteindre 30 mètres de haut... Enfermés dans le brouillard épais et persistant de la mer du Nord, avec la télé et un billard pour toute distraction, la terre semble parfois bien loin. Mais le salaire est là : Tom, technicien en début de carrière, touche environ 10 000 euros par mois. Net ! Employé, comme la plupart des salariés de cette plate-forme, par un sous-traitant de Total - seule une poignée d'expatriés est directement salariée de la multinationale pétrolière -, il ne se plaint pas. Mercenaire dans l'âme, il est plutôt mieux payé qu'eux, et il n'aurait que l'embarras du choix pour retrouver un job... A 23 ans, Laura, grands yeux bleus et silhouette longiligne, l'une des rares femmes à bord, travaille, elle, pour Total. Recrutée avant même d'avoir obtenu son diplôme d'ingénieur, elle termine à peine son parcours en alternance. Son salaire ? Il lui a déjà permis de s'acheter un appartement à Aberdeen : «Un placement financier.» «Ici, un technicien du secteur pétrolier est payé 75 000 euros par an, et 25 000 euros de plus s'il travaille en offshore. Pour les ingénieurs, c'est 25% de plus», résume Alain Delaytermoz, directeur des opérations chez Total, à Aberdeen... Et à ce prix-là, encore faut-il retenir le personnel. Un véritable défi dans une région où le chômage, après avoir été longtemps l'un des plus élevés du pays, est tombé au-dessous de... 2% ! «A Aberdeen, la crise de l'emploi affecte d'abord... les employeurs !», affirme Roland Festor, directeur des opérations de Total UK.
Bienvenue à Aberdeen. La troisième ville d'Ecosse et capitale européenne du pétrole, qui vit depuis trente ans au rythme des fluctuations du baril, concentre l'essentiel de la production britannique d'hydrocarbures de la mer du Nord, 2% de la production mondiale, à peu près l'équivalent de la consommation totale du pays... Dans cette cité de 210 000 habitants, qui compte 900 compagnies pétrolières et parapétrolières enregistrées sur son sol, un cinquième de la population travaille directement dans le secteur de l'or noir. Du garagiste spécialisé dans les grosses cylindrées au restaurateur qui pratique des prix londoniens, rares sont ceux qui échappent, ici, à l'emprise de l'or noir.
Tout a commencé en 1965, avec la découverte, par BP, du premier gisement de West Sole, au large des côtes britanniques. Las ! C'est du gaz. A l'époque, on sait encore mal l'exploiter et ça ne vaut pas grand-chose ! Il faudra attendre dix ans et l'exploitation du premier puits de pétrole pour qu'Aberdeen, jusque-là spécialisé dans la pêche à la baleine et au hareng, décolle. Depuis, chaque fois que le pétrole grimpe, tout va bien. Mais en 1986, quand le prix du baril tombe à 9 dollars au-dessous de son coût de production, c'est la bérézina. Les mercenaires, qui font le gros de la population pétrolière, vont chercher fortune ailleurs. Tandis que le marché immobilier s'effondre, les sous-traitants mettent la clé sous la porte et le chômage explose... En 1998, après une décennie de hausse, le cycle repart à la baisse : «After the boom, the gloom» («Après l'euphorie, la déprime»)... Depuis que le prix du baril a repris son ascension, tout Aberdeen a retrouvé le sourire. Lorsqu'il a atteint les 60 dollars, il y a deux ans, c'était l'euphorie. «Oubliés les mauvais souvenirs, tout le monde s'est mis à investir frénétiquement dans le secteur», se souvient un cadre du groupe. A 100 dollars le baril, c'est carrément la surchauffe. Toute la chaîne de production tourne à plein régime. De la construction navale aux pipelines, en passant par l'ensemble des prestataires de service, on s'arrache experts, matières premières, bateaux, matériel d'exploration. Les prix s'enflamment, le fameux «rig», la pompe à forage, qu'on pouvait encore louer pour 100 000 dollars par jour il y a quatre ans, en vaut aujourd'hui 350 000.... Quant à l'expert, le spécialiste expérimenté en techniques sous-marines, ou le géologue de haut vol, il peut vendre son savoir-faire pour 6 000 à 8 500 euros... par jour ! «Aujourd'hui, ce sont les sous-traitants qui imposent leur loi. On nous accuse de faire des bénéfices record. Mais ce sont eux qui tirent l'essentiel des bénéfices de l'explosion des prix», affirme Thierry Bourgeois, directeur des opérations pour Total UK.
Certitude : les entreprises manquent de tout, et surtout de bras. Le groupe sillonne d'ailleurs le pays à la recherche de main-d'oeuvre. De l'automobile aux charbonnages en passant par les brasseries qui utilisent des technologies proches de celles du forage, tous les secteurs sont démarchés. Il y a un an encore, certains concurrents, plus directs, n'hésitaient pas à aller directement sur l'héliport d'Aberdeen débaucher les ouvriers de Total qui s'apprêtaient à embarquer en leur offrant 20% de salaire en plus... «Des méthodes sans foi ni loi, on n'avait jamais vu ça», soupire Thierry Bourgeois... Il a fallu y mettre bon ordre, conclure un gentleman's agreement. Difficilement car, il y a un an encore 40% des salariés travaillant pour Total, à Alwyn, avaient moins d'un an d'ancienneté ! Un sacré problème, dans un métier où il faut compter plusieurs mois de formation avant d'être réellement opérationnel et rompu aux techniques, drastiques, de sécurité. Depuis, le groupe s'est adapté et a amélioré son offre : chaque salarié passant deux semaines offshore a désormais droit à trois semaines de repos compensateur au lieu de deux... «En fait, les compagnies récoltent ce qu'elles ont semé», confie un cadre de Total. En licenciant des talents en période de crise, en entraînant la disparition des petits sous-traitants, elles ont favorisé les concentrations et se sont mises à leur merci.»
Combien de temps cette surchauffe va-t-elle durer ? Considérés comme «matures», les puits de la mer du Nord, qui représentaient 4% de la production mondiale il y a dix ans encore, montrent leurs limites. Comme ces villes du Far West désertées après la ruée vers l'or, Aberdeen deviendra-t-elle demain une cité fantôme ? Chez Total, on est confiant. Conçues pour une durée de vie de vingt ans, les installations d'Alwyn auraient déjà dû fermer en 2006. Elles ont bénéficié d'un programme d'investissements et de renforcement qui va les prolonger de vingt ans encore. A quelques miles d'Alwyn, le gisement de Jura, découvert en 2006, devrait, moyennant 800 millions d'euros d'investissement, prolonger cette success story. Toujours plus loin, toujours plus profond, jusqu'à 5 580 kilomètres de fond, pour les dernières découvertes de Total... Au centre de la terre, là où les températures défient toutes les lois de composition des métaux. A coups de prouesses techniques et d'investissements faramineux, les majors espèrent ainsi faire face à l'assèchement des réserves. A plus de 100 dollars le baril, le jeu en vaut la chandelle. Encore un instant, monsieur le bourreau.