A vos marques
Publié : 27 mars 2007, 22:57
Signes de fièvre
Le Shanghai Index faisait ce qu’il avait pris l’habitude de faire : il montait. En 2006 déjà, son irrésistible ascension l’avait propulsé de 130%, et n’était-ce le léger repli du début 2007, il continuait. Le 26 février, l'indice culmina à 3040 points, après dix séances de hausse quasi-ininterrompue et un gain de 16% ! Le 27, coup d'arrêt : les bourses chinoises flanchaient, Shanghai en tête, de 8,84%, après que les autorités eurent commencé à limiter le crédit pour les spéculateurs, et que l’on craignit que le prochain Congrès National du Peuple en fît plus sur cette question et d’autres. La zone pacifique flancha d’emblée, Tokyo bien sûr, dauphin mondial, qui acheva de transir les parquets : l'Europe, puis New York, chutèrent d'environ 3%, et le reflux dura les jours suivants. Pourtant, si la Chine s’affirme comme l’un des moteurs de la croissance planétaire, c’est encore une naine boursière : fin 2006, ses places ne représentaient que 5,65% de la capitalisation mondiale, loin derrière la locomotive américaine (1). Et rien ne vaut qui n’émane du prince lui-même : la grande affaire viendra des Etats-Unis … En attendant, comme à l’accoutumée, une étincelle avait suffi, imprévisible, et le feu s’était répandu partout, où qu’il pût consumer.
L'émoi permit d’épousseter l'opinion. Les doutes récurrents sur l'économie américaine resurgirent subitement quand le Bureau of Economic Analysis revit en baisse notable la croissance au quatrième trimestre 2006. L’estimation parue en janvier, qui briguait une hausse de 3,5% du PIB en rythme annuel, fut balayée : on se contenterait de 2,2%, soit une erreur de près de 40% ! Une peccadille de 100 milliards de dollars ! Bah, l'Amérique n’est pas la seule aux prises avec les prévisions trompeuses. Henry Paulson, secrétaire d'Etat au Trésor, écarta vite doutes et mécomptes : « Je suis attentivement la croissance et je crois que l’économie américaine est en bonne santé » (2). Le grand argentier parle et nous le croyons. Comme nous l’entendions du temps où il présidait Goldman Sachs, quand la banque encensait Enron à deux mois de sa faillite ! Et si rien ne permet de dire combien de valeur ajoutée, miscible au PIB, contenait les 100 milliards de dollars de recettes d'Enron – entre autres fiascos - (3), tout porte à croire que quelques chiffres sont pipés, et des discours, vides de sens. Les marchés crurent mieux Alan Greenspan, qui fit signe, à son habitude, opinant « qu’une récession était possible cette année, mais pas probable » (4).
Et voici que l’on retrouve la Chine ... Dans les années 1970, tandis que l’Empire du Milieu sombrait dans les ténèbres, les Etats-Unis, au faîte de leur puissance, dénonçaient les accords de Bretton Woods, et inauguraient une pratique dont ils ne se déferaient plus : l’heure vint aux déficits, gagés sur un papier-monnaie, le dollar, à peine moins respecté que l’étalon-or que l’on venait précisément d’abandonner. Le commerce extérieur de l’Union, qui noua son premier déficit en 1971, ne produira plus alors aucun excédent, sauf en 1973 - l’année du choc pétrolier ! -, et 1975. L’exercice 2006 fut désastreux, qui paracheva un solde négatif de 763,6 milliards de dollars, doublant celui de 2001 (5). Quelques-uns signalèrent la moindre dégradation de ce déficit, comme un fait notable, nous rappellant que le Titanic coula moins vite que le Lusitania ! Un tiers du déficit des biens provient … de Chine (232,5 milliards de dollars), devant l’Union Européenne (116,6), et le Japon (88,4) (6), aussi peu réputés les uns que les autres pour la richesse de leur sous-sol. Ainsi, l’importation de matières premières, de pétrole notamment, n’est-elle pas la cause première du déséquilibre : en 1997, les biens de technologie avancée était excédentaires de 32,2 milliards de dollars, en 2006, ils étaient déficitaires de 38,3 milliards (7). Les Etats-Unis consomment plus qu’ils ne produisent : ils sont devenus dépendants. Donc nerveux.
La profonde mutation vers les activités de services a accéléré le déclin de l'industrie américaine : Airbus a rallié Boeing, Lenovo devancera Dell, bientôt les programmeurs indiens développeront les prochains Windows … La réalité du déficit commercial abyssal est bien celle-ci, qui montre l'improductivité de la nation, son incapacité à produire toutes sortes de biens qu’elle importe à outrance, du tout-venant, venant de partout. Et de cette dépendance émerge une géopolitique outrancière, délétère, qui inquiète par son unilatéralisme naissant. Ainsi, le meilleur produit d'exportation des Etats-Unis semble-t-il bien être sa puissance militaire, qu'ils déploient et font parader, loin des mandats onusiens. En Irak par exemple, où « la quatrième armée du monde » selon les propres termes de Dick Cheney fut expédiée en six semaines, ou dans les outre-tombes afghanes et nord-coréennes. Premier budget mondial de la défense, dépassant celui de tous les pays réunis, l’oncle Sam, ultra-libéral, fait du Keynes comme Keynes lui-même n’en aurait pas rêvé : la croissance par la dépense militaire financée par le déficit (8) ! Mais qui peut bien menacer les Etats-Unis ?
Quoi qu'il en soit, le déficit commercial américain doit être compensé. Avant Bretton Woods, un partenaire créditeur aurait présenté ses excédents de dollars à la Fed, et aurait obtenu du caissier leur convertibilité en or ; l’affaire eût été soldée sur le champ. En sorte que si l’on n’avait plus d’or, on n’avait plus d’argent, a fortiori plus de déficits commerciaux ! C’était aussi simple que cela. L’Amérique inventa mieux : plus d’or mais encore du papier-monnaie, avec la meilleure caution qui soit, celle de la première puissance planétaire. Ainsi, les dollars exportés sont-ils réimportés sous forme d’actifs - entreprises, titres, immeubles, etc -, et de signes monétaires - bons du Trésor, obligations, etc -, au point qu’aujourd’hui les montants des réserves en dollars détenus par les étrangers sont cyclopéens. Particulièrement, ceux de la Chine, qui pourrait s’acheter les trois premières entreprises américaines ExxonMobil, General Electric et Microsoft ! Au train où vont les choses, Citigroup et Bank of America pourraient être ajoutées au panier avant deux ans (9) …. Mais ces détenteurs pourraient aussi décider de se débarrasser d’une part de leurs avoirs, assurant pour le coup la glissade du dollar, et par contrecoup, toutes sortes d’effets collatéraux.
Résumons : Chine échauffée, croissance américaine douteuse tendance récessive, déficit commercial abyssal, structurellement déséquilibré, géopolitique agressive et budgets militaires keynésiens … quelques éléments parmi d’autres d’un équilibre fragile. Que celui-ci vienne à rompre, et les marchés financiers ne se feront pas prier. Le grand soir, s’il a lieu, viendra d’Amérique. D'ici là, tout va bien.
(1) Fédération Internationale des Bourses de Valeurs (FIBV)
http://www.world-exchanges.org/WFE/home.Asp
Fin 2006, la capitalisation boursière mondiale s'élevait à 50.635 milliards de dollars. Les places américaines contribuaient pour 38% de l'ensemble (NYSE 15.421 et Nasdaq 3.865) devant le Japon 15% (Tokyo 4.614 et Osaka 3.122). La Bourse de Londres capitalisait 3.794 milliards de dollars, Euronext 3.708. Quant aux places chinoises, elles capitalisaient : Hong-Kong 1.715 milliards de dollars, Shanghai 917 et Shenzen 228.
(2) Les Echos, le 02/03/2007
(3) Emmanuel Todd - « Après l'Empire »
(4) Le Temps, le 03/03/2007
(5) http://www.census.gov/foreign-trade/sta ... /gands.pdf
Déficit commercial américain en milliards de dollars : 2001: -365.8 ; 2002: -421,1 ; 2003: -494,9 ; 2004: -611,3 ; 2005: -716,7 ; 2006: -763,6
(6) http://www.census.gov/foreign-trade/balance
(7) http://www.census.gov/foreign-trade/balance/c0007.html
(8) Il s'agit ici bien sûr du déficit budgétaire
(9) Les Echos, le 06/02/2007
Les réserves en dollars de la Banque centrale chinoise sont estimées, selon les sources, à environ mille milliards de dollars.
Extrait blog Marc Aragon
Article paru le Mercredi 07 Mars 2007
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Le Shanghai Index faisait ce qu’il avait pris l’habitude de faire : il montait. En 2006 déjà, son irrésistible ascension l’avait propulsé de 130%, et n’était-ce le léger repli du début 2007, il continuait. Le 26 février, l'indice culmina à 3040 points, après dix séances de hausse quasi-ininterrompue et un gain de 16% ! Le 27, coup d'arrêt : les bourses chinoises flanchaient, Shanghai en tête, de 8,84%, après que les autorités eurent commencé à limiter le crédit pour les spéculateurs, et que l’on craignit que le prochain Congrès National du Peuple en fît plus sur cette question et d’autres. La zone pacifique flancha d’emblée, Tokyo bien sûr, dauphin mondial, qui acheva de transir les parquets : l'Europe, puis New York, chutèrent d'environ 3%, et le reflux dura les jours suivants. Pourtant, si la Chine s’affirme comme l’un des moteurs de la croissance planétaire, c’est encore une naine boursière : fin 2006, ses places ne représentaient que 5,65% de la capitalisation mondiale, loin derrière la locomotive américaine (1). Et rien ne vaut qui n’émane du prince lui-même : la grande affaire viendra des Etats-Unis … En attendant, comme à l’accoutumée, une étincelle avait suffi, imprévisible, et le feu s’était répandu partout, où qu’il pût consumer.
L'émoi permit d’épousseter l'opinion. Les doutes récurrents sur l'économie américaine resurgirent subitement quand le Bureau of Economic Analysis revit en baisse notable la croissance au quatrième trimestre 2006. L’estimation parue en janvier, qui briguait une hausse de 3,5% du PIB en rythme annuel, fut balayée : on se contenterait de 2,2%, soit une erreur de près de 40% ! Une peccadille de 100 milliards de dollars ! Bah, l'Amérique n’est pas la seule aux prises avec les prévisions trompeuses. Henry Paulson, secrétaire d'Etat au Trésor, écarta vite doutes et mécomptes : « Je suis attentivement la croissance et je crois que l’économie américaine est en bonne santé » (2). Le grand argentier parle et nous le croyons. Comme nous l’entendions du temps où il présidait Goldman Sachs, quand la banque encensait Enron à deux mois de sa faillite ! Et si rien ne permet de dire combien de valeur ajoutée, miscible au PIB, contenait les 100 milliards de dollars de recettes d'Enron – entre autres fiascos - (3), tout porte à croire que quelques chiffres sont pipés, et des discours, vides de sens. Les marchés crurent mieux Alan Greenspan, qui fit signe, à son habitude, opinant « qu’une récession était possible cette année, mais pas probable » (4).
Et voici que l’on retrouve la Chine ... Dans les années 1970, tandis que l’Empire du Milieu sombrait dans les ténèbres, les Etats-Unis, au faîte de leur puissance, dénonçaient les accords de Bretton Woods, et inauguraient une pratique dont ils ne se déferaient plus : l’heure vint aux déficits, gagés sur un papier-monnaie, le dollar, à peine moins respecté que l’étalon-or que l’on venait précisément d’abandonner. Le commerce extérieur de l’Union, qui noua son premier déficit en 1971, ne produira plus alors aucun excédent, sauf en 1973 - l’année du choc pétrolier ! -, et 1975. L’exercice 2006 fut désastreux, qui paracheva un solde négatif de 763,6 milliards de dollars, doublant celui de 2001 (5). Quelques-uns signalèrent la moindre dégradation de ce déficit, comme un fait notable, nous rappellant que le Titanic coula moins vite que le Lusitania ! Un tiers du déficit des biens provient … de Chine (232,5 milliards de dollars), devant l’Union Européenne (116,6), et le Japon (88,4) (6), aussi peu réputés les uns que les autres pour la richesse de leur sous-sol. Ainsi, l’importation de matières premières, de pétrole notamment, n’est-elle pas la cause première du déséquilibre : en 1997, les biens de technologie avancée était excédentaires de 32,2 milliards de dollars, en 2006, ils étaient déficitaires de 38,3 milliards (7). Les Etats-Unis consomment plus qu’ils ne produisent : ils sont devenus dépendants. Donc nerveux.
La profonde mutation vers les activités de services a accéléré le déclin de l'industrie américaine : Airbus a rallié Boeing, Lenovo devancera Dell, bientôt les programmeurs indiens développeront les prochains Windows … La réalité du déficit commercial abyssal est bien celle-ci, qui montre l'improductivité de la nation, son incapacité à produire toutes sortes de biens qu’elle importe à outrance, du tout-venant, venant de partout. Et de cette dépendance émerge une géopolitique outrancière, délétère, qui inquiète par son unilatéralisme naissant. Ainsi, le meilleur produit d'exportation des Etats-Unis semble-t-il bien être sa puissance militaire, qu'ils déploient et font parader, loin des mandats onusiens. En Irak par exemple, où « la quatrième armée du monde » selon les propres termes de Dick Cheney fut expédiée en six semaines, ou dans les outre-tombes afghanes et nord-coréennes. Premier budget mondial de la défense, dépassant celui de tous les pays réunis, l’oncle Sam, ultra-libéral, fait du Keynes comme Keynes lui-même n’en aurait pas rêvé : la croissance par la dépense militaire financée par le déficit (8) ! Mais qui peut bien menacer les Etats-Unis ?
Quoi qu'il en soit, le déficit commercial américain doit être compensé. Avant Bretton Woods, un partenaire créditeur aurait présenté ses excédents de dollars à la Fed, et aurait obtenu du caissier leur convertibilité en or ; l’affaire eût été soldée sur le champ. En sorte que si l’on n’avait plus d’or, on n’avait plus d’argent, a fortiori plus de déficits commerciaux ! C’était aussi simple que cela. L’Amérique inventa mieux : plus d’or mais encore du papier-monnaie, avec la meilleure caution qui soit, celle de la première puissance planétaire. Ainsi, les dollars exportés sont-ils réimportés sous forme d’actifs - entreprises, titres, immeubles, etc -, et de signes monétaires - bons du Trésor, obligations, etc -, au point qu’aujourd’hui les montants des réserves en dollars détenus par les étrangers sont cyclopéens. Particulièrement, ceux de la Chine, qui pourrait s’acheter les trois premières entreprises américaines ExxonMobil, General Electric et Microsoft ! Au train où vont les choses, Citigroup et Bank of America pourraient être ajoutées au panier avant deux ans (9) …. Mais ces détenteurs pourraient aussi décider de se débarrasser d’une part de leurs avoirs, assurant pour le coup la glissade du dollar, et par contrecoup, toutes sortes d’effets collatéraux.
Résumons : Chine échauffée, croissance américaine douteuse tendance récessive, déficit commercial abyssal, structurellement déséquilibré, géopolitique agressive et budgets militaires keynésiens … quelques éléments parmi d’autres d’un équilibre fragile. Que celui-ci vienne à rompre, et les marchés financiers ne se feront pas prier. Le grand soir, s’il a lieu, viendra d’Amérique. D'ici là, tout va bien.
(1) Fédération Internationale des Bourses de Valeurs (FIBV)
http://www.world-exchanges.org/WFE/home.Asp
Fin 2006, la capitalisation boursière mondiale s'élevait à 50.635 milliards de dollars. Les places américaines contribuaient pour 38% de l'ensemble (NYSE 15.421 et Nasdaq 3.865) devant le Japon 15% (Tokyo 4.614 et Osaka 3.122). La Bourse de Londres capitalisait 3.794 milliards de dollars, Euronext 3.708. Quant aux places chinoises, elles capitalisaient : Hong-Kong 1.715 milliards de dollars, Shanghai 917 et Shenzen 228.
(2) Les Echos, le 02/03/2007
(3) Emmanuel Todd - « Après l'Empire »
(4) Le Temps, le 03/03/2007
(5) http://www.census.gov/foreign-trade/sta ... /gands.pdf
Déficit commercial américain en milliards de dollars : 2001: -365.8 ; 2002: -421,1 ; 2003: -494,9 ; 2004: -611,3 ; 2005: -716,7 ; 2006: -763,6
(6) http://www.census.gov/foreign-trade/balance
(7) http://www.census.gov/foreign-trade/balance/c0007.html
(8) Il s'agit ici bien sûr du déficit budgétaire
(9) Les Echos, le 06/02/2007
Les réserves en dollars de la Banque centrale chinoise sont estimées, selon les sources, à environ mille milliards de dollars.
Extrait blog Marc Aragon
Article paru le Mercredi 07 Mars 2007
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