Elle est au coeur de l'Asie centrale et assise sur un beau stock d'uranium, d'or et de minerais stratégiques: comment Washington et Pékin partent à l'assaut de l'Ouzbékistan
Mathieu Jolivet Publié le 21/10/2026 BFM Business
Les États-Unis et la Chine convoitent tous deux les ressources stratégiques de l'Ouzbékistan et veulent asseoir leur influence sur cette région d'Asie centrale. Mais Pékin a pris une longueur d'avance.
À 48 heures d’intervalle, le Premier ministre chinois Li Qiang puis le secrétaire d’État américain Marco Rubio se sont succédé en Ouzbékistan. Derrière ce chassé-croisé diplomatique se joue une bataille d’influence entre les deux premières puissances économiques mondiales. Riche en minerais stratégiques et situé au carrefour des grandes routes commerciales de l’Eurasie, ce pays d’Asie centrale est hyper convoité.
Les États-Unis cherchent à rattraper leur retard alors que Pékin a pris une longueur d’avance. Marco Rubio est arrivé à Samarcande avec une délégation impressionnante : plus de 200 dirigeants d'entreprises américaines. Boeing, Citi, Blackrock, Franklin Templeton… Résultat : 54 accords et projets annoncés, pour près de 12 milliards de dollars, dans les secteurs des mines, de l'énergie, de la finance ou encore des transports.
Seulement voilà, deux jours plus tôt, c'est le Premier ministre chinois Li Qiang qui était reçu à Tachkent par le président ouzbek, Chavkat Mirzioïev. Une véritable bataille d'influence entre Washington et Pékin est à l'oeuvre.
Une position géographique exceptionnelle
Il suffit de regarder une carte pour saisir le caractère géostratégique de l’Ouzbekisran: au cœur de l'Asie centrale, entre la Russie, la Chine, l'Iran et l'Afghanistan, sur les grands corridors qui relient l'Asie à l'Europe.
L'Ouzbékistan est le seul pays à partager une frontière avec les quatre autres pays d'Asie centrale : le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan et le Turkménistan.
Elle compte près de 38 millions d'habitants, la population la plus importante de la région. Et un sous-sol riche en uranium, en or et en minerais stratégiques. Autrement dit, une pièce maîtresse.
Comment les Américains ont perdu pied
Les Américains veulent y retrouver une influence qu'ils ont perdue. Et pour comprendre pourquoi, il faut remonter aux années 90. En 1991, l'Union soviétique s'effondre. Pour la première fois dans l'histoire, les États-Unis deviennent la seule puissance véritablement globale. C'est-à-dire que sur tous les plans, économique, militaire et culturel, ils sont les maîtres du monde.
À l’époque, l’un des plus grands stratèges américains Zbigniew Brzezinski (un conseiller de Jimmy Carter), va émettre une doctrine autour de l’Eurasie. Sa thèse, c'est que pour conserver leur suprématie mondiale, les États-Unis ne doivent laisser aucune autre puissance contrôler l'espace eurasiatique, qui s'étend, pour faire simple, de Lisbonne à Shanghai.
Et au milieu de cet espace se trouvent l'Ouzbékistan et les pays d'Asie centrale. La politique étrangère des États-Unis va donc notamment consister à empêcher la Russie ou la Chine de dominer cette région stratégique.
Les Américains investissent donc la région. Après le 11-Septembre, ils installent même une base militaire en Ouzbékistan, pour mener leur guerre en Afghanistan. Mais Washington veut aussi exporter son modèle démocratique. Et ça, ça ne plaît pas aux régimes locaux n'aiment pas.
En mai 2005, l'armée ouzbèke tire sur la foule à Andijan. Washington critique la répression. Le régime répond en expulsant les soldats américains. Résultat : l'Ouzbékistan se rapproche de Moscou et de Pékin, qui en profitent pour renforcer leur influence.
Trump change de méthode mais la Chine a une longueur d'avance
Aujourd'hui, Donald Trump opte pour un changement de méthode. Fini les leçons de démocratie, fini les droits de l'homme comme condition préalable aux affaires. La diplomatie américaine devient transactionnelle.
D'ailleurs, l'Ouzbékistan a été l'un des premiers pays à rejoindre le Conseil de la paix de Donald Trump. Un organe présidé à vie par Trump lui-même, et où un siège permanent nécessite une contribution d'un milliard de dollars.
L'objectif de Washington est de sécuriser un accès aux minerais critiques, dont la tech - qui tire la croissance américaine - a tant besoin. Une stratégie business, mais aussi géopolitique.
Seulement voilà, les Chinois ont pris une sacrée longueur d'avance. Les États-Unis commercent beaucoup moins avec l'Ouzbékistan que la Chine. Les échanges commerciaux ouzbeks avec la Chine sont 10 fois supérieurs à ceux avec les États-Unis.
Plus de 6.000 entreprises à capitaux chinois sont installées dans le pays, contre quelques centaines seulement côté américain. Voilà le retard que Trump tente de combler.
Depuis l'invasion de l'Ukraine, les anciennes républiques soviétiques cherchent à diversifier leurs partenaires, pour ne plus dépendre ni de Moscou, ni de Pékin et Washington veut s'engouffrer dans la brèche.
Une situation qui rappelle le Caucase. Donald Trump a mis son nom sur un corridor stratégique entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan : la "Trump Route for International Peace and Prosperity". Là encore, il s'agit de peser sur les routes commerciales de l'Eurasie. Pour cela, le président américain n'hésite pas à sortir le carnet de chèques et à jouer sa diplomatie au bazooka. Mais il arrive avec vingt ans de retard…