Sauter la navigation.
Accueil
Site dédié à la fin de l'âge du pétrole

Fiabilité des prévisions de production d’hydrocarbures de la société Total

user warning: Unknown column 'u.signature_format' in 'field list' query: SELECT c.cid as cid, c.pid, c.nid, c.subject, c.comment, c.format, c.timestamp, c.name, c.mail, c.homepage, u.uid, u.name AS registered_name, u.signature, u.signature_format, u.picture, u.data, c.thread, c.status FROM comments c INNER JOIN users u ON c.uid = u.uid WHERE c.nid = 23 AND c.status = 0 ORDER BY c.thread DESC LIMIT 0, 50 in /var/www/modules/comment/comment.module on line 991.

« La production d’hydrocarbures du secteur amont devrait croître au rythme élevé de 6% par an en moyenne d’ici 2007, soit 10% entre 2001 et 2002 et 5% par an après » (communiqué de presse de TotalFinaElf le 13 mars 2002).

"Total estime que la production va atteindre un "plateau" de 100 millions de barils par jour (mbj) avant 2020" (Déclaration de la société Total, Les Echos 2 juin 2008).
« Les cours du baril ne pourront pas descendre en dessous de leur "limite technique", de 80$ le baril » (Christophe De Margerie, PDG de Total, Le Figaro 4 juin 2008).

On ne peut que se réjouir de voir qu'une compagnie commerciale se rapproche petit à petit des estimations longtemps moquées des chantres du peak-oil et de la fin du pétrole bon marché. La crédibilité et le poids de ces déclarations d'une major pétrolière sont sans aucune commune mesure avec ceux des analyses que l'on peut trouver par exemple sur ce site ou même sur les meilleurs sites anglo-saxons.

Peut-on tester le sérieux de ces prévisions ?

Mais on peut se poser se poser la question de la validité et de la crédibilité sur le fond de telles prévisions. Total en sait-elle plus que les membres de l'Aspo sur le sujet ?

Cette entreprise possède naturellement une des meilleures expertises mondiales dans ce domaine. Lorsqu'elle prédit sa propre production future, elle connaît l'état de sa production actuelle, les taux de déclin des champs existants, les opérations de maintenance prévues, les opérations de « récupérations avancées « (EOR), les projets en cours avec leurs contraintes, leurs échéanciers, leurs contextes financiers, techniques, politiques et géopolitiques. On pourrait penser que Total pourrait connaître très précisément sa production à 2 ans et en avoir une assez bonne approximation à 4 ou 5 ans. Dans ses rapports annuels, Total se livre d'ailleurs à ce type d'exercice afin d'informer ses actionnaires sur ses perspectives.

Si ses prévisions s'avéraient erronées ou imprécises, cela jetterait un doute sur celles qu'elle fait pour la production mondiale. Les 100 millions de barils pourraient tout aussi bien être 87 ou 110, ce qui fait toute la différence du monde dans une optique de préparation au peak-oil.
Quelles sont donc les performances de prévisionniste de Total sur sa propre production ?

Production d’hydrocarbures de Total sur la période 2002-2007

Ce premier graphique montre une évolution contrastée. Si les productions de pétrole et de gaz naturel augmentent entre 2002 et 2004, elles divergent dans la période récente. Tandis que la production de gaz naturel se maintient, celle de pétrole diminue nettement.

Les prévisions de production de Total

J'ai donc relevé les prévisions de Total depuis 2001 (avant cette date, du fait de l'absorption d'ELF en 2000, l'exercice aurait été trop compliqué et de toutes les façons, le site institutionnel actuel de Total ne présente ses résultats de façon homogène que depuis cette date). Je présente les données pour tous les hydrocarbures car Total ne publie pas de prévisions détaillant liquides et gaz. A partir de la production réelle de chaque année débute une courbe correspondant à la production prévue à cette date.

Deux périodes se distinguent clairement :
- 2002-2003 où les prévisions sont excellentes
- 2005-2007 où elles sont, disons, moins bonnes
Si l'on choisit malicieusement la période la plus défavorable, le verdict est accablant : en 2003, la production est de 2,539 millions de barils équivalents-pétrole par jour (mbep/j). La prévision pour 2007 est d’environ 3075 mbep/j . La production réelle sera de 2,375 mbep/j, 700.000 b/j ou 23% en moins de ce qui était prévu !

Comment expliquer ces écarts ?

Dans les communiqués de presse (mais qui reprennent les analyses des rapports annuels), Total donne des explications partielles à ces défaillances de prévision. Voici un tableau reprenant en pourcentages, prévisions, résultats et explications de Total. Il n’y a pas de colonne "Raisons invoquées d'augmentation » car Total ne fait pratiquement jamais référence aux évènements qui contribuent à une hausse de sa production.

Une première observation évidente est que l’erreur de prévision se produit toujours dans le même sens, celui de la surestimation de la production future.

On observe également que les justifications de Total n’expliquent qu’une partie de la diminution observée. Si l’on enlève toutes les pertes de production correspondant aux explications proposées, il reste quand même un écart inexpliqué de près de 3% en moyenne par an sur la période 2005-2007.
On ne peut que se borner à faire des suppositions sur la cause de ces échecs :
- estimations des dates de démarrages, puis de montée en puissance des nouvelles productions trop optimistes
- sous-estimation du déclin des champs matures.

Il peut être intéressant de passer en revue les explications fournies par Total.

1/ Les impondérables climatiques et les accidents industriels.
Ceux-ci ne jouent finalement qu’un rôle assez modeste sur la période considérée.

2/ L’insécurité.
En 2006 et 2007, l’»insécurité » conduit à une perte de production annuelle d’environ 1%.

La société Total est évidemment parfaitement consciente des risques climatiques, politiques, géopolitiques, industriels, juridiques de son métier. Par exemple, le document "Document de référence 2007" les détaille sur 20 pages. Mais pourquoi la société ne les intègre-ils pas dans ses prévisions, au moins sous la forme d’intervalles de confiance, c’est un mystère.

3/ Les réduction Opep.
Elles sont indépendantes de Total, mais pas forcément imprévisibles. A noter que Total ne fait jamais état des augmentations de quota qui conduisent mécaniquement à une augmentation de sa production (par exemple en 2004 et 2005).

Un point important est que ces trois causes de diminution de la production (de Total) conduisent à une baisse effective de la production mondiale.

4/ Les variations de périmètre.
Ce sont les conséquences des acquisitions et des cessions de champs de production, ou de la modification des contrats de partage. Notons ici que les variations de périmètre déclarées se font systématiquement dans le sens d’un désengagement net de Total (cela semble un peu étonnant, mais pas impossible, je n'ai pas vérifié).

5/ L’effet-prix.
De l’effet-prix, la cause principale de ses « erreurs » de prévision, Total donne la définition suivante : « impact des prix des hydrocarbures sur les droits à production. ». En effet, beaucoup de contrats avec les pays producteurs font varier la production qu'une compagnie pétrolière privée a le droit de commercialiser en fonction du prix du baril. Ce n'est qu'un exemple, mais si une compagnie se rembourse de ses investissements initiaux fixes sur une part de la production, plus le prix du baril augmente, plus sa part de production diminue. Ce n'est pas l'objet de cet article, mais cet effet-prix a aussi une certaine importance dans le calcul des réserves des compagnies commerciales. Plus le prix augmente, plus les "réserves prouvées" qu'une compagnie a le droit de déclarer diminue.

Les variations de périmètre et l’effet-prix, contrairement aux causes précédentes, sont neutres en ce qui concerne la production mondiale. Les productions « perdues » correspondantes (pour Total) sont simplement imputées à d’autres compagnies. Cette notion d’effet-prix permet de relativiser les chutes de production récurrentes des grandes compagnies commerciales ces dernières années.

Prévisions de Total sur les prix du baril

L’effet-prix dépend donc … du prix du baril de brent (référence qu’utilise Total). Si Total prévoyait même approximativement l’évolution de ce prix, l’erreur de prévision serait bien moindre. C’est ce que je fais apparaître dans la dernière colonne du tableau où est calculé le pourcentage prévision/production observée obtenu en enlevant l’effet-prix.

Cela semble montrer que les experts de Total n'avaient apparemment pas prévu la hausse continuelle des prix du pétrole de ces dernières années. Le relevé des prix utilisés par Total comme hypothèses de travail pour leurs prévisions le montre.

On note une constante : prévision de prix toujours égaux (2002 ou 2007) ou le plus souvent inférieurs à ceux des années précédentes (ici arbitrairement le prix moyen du 4ème trimestre de l’année précédente). Par exemple, les prévisions datant de début 2007 pour 2007 les prévisions étaient faites "dans un environnement de Brent à 60$/b en 2007 et 40$/b à partir de 2008".
On conçoit que l’exercice soit difficile. Prévoir une augmentation substancielle des prix et se tromper risquerait de ne pas être apprécié des actionnaires. Utiliser des prix inférieurs au prix courant laisse évidemment une plus grande marge de manœuvre. Cela relativise bien sur ces « erreurs de prévision « . Il est certain par contre que les prévisionnistes de Total n’envisagent jamais la grande variabilité des prix observée ces dernières années. Les experts des compagnies pétrolières sont certainement les observateurs les mieux placés pour anticiper l’évolution des marchés du pétrole. Leur échec conforte dans l’idée que personne ne peut sérieusement prétendre prévoir l’évolution des prix du pétrole à court terme (quelques mois).

Notons que Total ne semble pas perturbé par ses performances de prévisionnistes – ou considère peut-être qu’il s’agit d’accidents passagers - puisqu’ils continuent imperturbablement à prévoir des augmentations de production de 4% pour 2008 et les années suivantes et à tabler sur un baril à 60$ pour 2008. Se tromperont-ils encore ?

Que peut-on en conclure ?

Total éprouve donc en ce moment de réelles difficultés à prévoir, même approximativement, l’évolution de sa propre production. On ne peut donc a fortiori n’accorder qu’un crédit relatif à celles qu'ils font pour la production mondiale.

Les déclarations de Total et de ses dirigeants sont certainement un atout précieux pour faire passer au grand public la notion de pic de pétrole et de pétrole de plus en plus rare et cher. Mais, quand Total déclare que la production atteindra un plateau aux environs de 100 millions de barils/j, il ne faut pas prendre ces prévisions au pied de la lettre. Il s'agit principalement, pour moi, de déclarations à but politique, faites dans l’intérêt de la société. La tendance en ce moment est de chercher des boucs-émissaires à la hausse du prix des carburants. Une major pétrolière qui "fait des profits indécents" constitue une cible idéale. Vues dans ce contexte, les déclarations de Total sont des contre-feux assez habiles. Je n’exclus pas cependant que, secondairement, les dirigeants de Total cherchent aussi à faire passer un message « citoyen » sur la rareté et la cherté croissante des hydrocarbures.

Un petit clin d'oeil pour terminer

Pour que la production mondiale atteigne 100 millions de baril/j avant 2020, il est nécessaire d’obtenir une croissance de production d’environ 1,5% par an en moyenne. Or l’erreur « standard » de prévision de Total sur sa propre production d’hydrocarbures est de 2,5 à 4% par an selon que l’on prenne en compte ou non l’effet-prix. On peut donc en déduire que, selon les prévisions de Total et après correction des erreurs, la production de pétrole n’augmentera plus jamais et que le pic de pétrole s’est produit en 2007 à moins de 86 millions de barils par jour !

-------
Toutes les données utilisées ici sont extraites des différentes publications annuelles présentées sur le site institutionnel de TOTAL ( http://www.total.com/fr ). Ce sont des données publiques à destination principale des investisseurs. On ne peut exclure que les analyses internes des experts de Total soient en réalité très différentes.
Les (éventuelles) erreurs de transcription et de calcul sont les miennes.
Notez que je ne suis qu’un amateur n’ayant aucune compétence particulière dans le domaine. Conscient de ce fait, j’ai présenté les quelques remarques ci-dessus à la société Total en espérant commentaires, critiques, rectifications et explications, sans obtenir de réponse à ce jour.
Merci à GillesH38, Sceptique et Loloil pour leurs remarques.